V i c t o i r e
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Par quelque instinct naturel, un arbre ne donne jamais de si beaux fruits que lorsqu’il se sent dans sa dernière année : les branches réunissent dans un dernier effort ce qu’il leur reste de vaillance et font germer à leur pointe la sublime et fugace conclusion de leur existence. Comme un quelconque arbre qui fut soumis à la même loi et aux mêmes instincts, celui de la généalogie de Victoire, dans l’élan du désespoir, l’avait faite germer au sein d’une branche dépouillée qui n’avait abreuvé que de sève rance sa proche famille, afin que, peut-être, ses pauvres gènes puissent aller se répandre, et germer dans une terre plus saine que celle de ses ancêtres.
Victoire tenait son nom d’un hasard de calendrier ; il s’en fallût d’un jour qu’elle ne se nommât Gisèle ou Pacôme. Sa sœur était une vieille fille de cinq ans son ainée, acnéique, aux lèvres comme un goulot de bouteille ; son cou semblait bloqué dans l’alignement de sa tête et de son dos, aussi elle ne tournait jamais la tête, mais se tournait toute entière ou ne tournait que la taille, ce qui, avec son habitude de garder les coudes éloignés du corps, lui conférait une apparence toute animale. Ses grands yeux mornes et ronds qu’elle semblait ne jamais fermer brillaient d’une lueur ovine qui parachevait son apparence, et continuait de faire dire aux gens du coin que vieille fille elle était, vieille fille elle resterait. Son frère, de quatre ans son ainé, était un grand corniaud, au nez en trompette, au menton raboté et aux lèvres retroussées, qui n’avait comme défaut, avec d’être laid, que d’être imbécile. Leurs parents l’étaient comme l’étaient leurs propres parents avant eux, et tout avait laissé à penser que Victoire elle-même l’aurait à son tour été, et aurait poursuivi la fâcheuse habitude de la famille, que l’on semblait avoir observé scrupuleusement depuis fort longtemps : naître laid, stupide et aimant.
Mais il avait vite fallu se rendre à l’évidence, qui était alors si douce, quand quelques années après sa naissance, après avoir quitté l’habit neutre et fripé du nourrisson, Victoire, petite enfant dépareillée, n’avait pas endossé celui qu’avait pris sa famille aux vestiaires du bon dieu. Elle avait la peau mince, fine, d’un blanc laiteux, et une veine bleuie impérieusement lui barrait la tempe, se baladait, lézardait et dansait sur sa peau parmi les fines et longues mèches brunes qui lui tombaient sur le front, si bien que l’on finissait par les confondre et ne plus savoir de ses cheveux ou d’une veine ce que l’on apercevait. Loin de l’enlaidir, c’était une fine mèche parmi les autres qui fut colorée de son humeur. Victoire, un miracle gracile dodelinant à l’extrémité d’une famille maladive, semblant prêt à chaque instant à en choir ; les plus beaux yeux de la création, les sourcils fournis, taillés comme deux lâches accents circonflexes, un nez busqué de quarante-cinq degrés dont on ne savait d’où il lui venait. Son père, qui en avait un en trompette, en riait. La nature a parfois sans que l’on ne puisse le lui reprocher, ce genre d’inspirations hasardeuses, terribles et magnifiques. Victoire était belle, alors, inconditionnellement belle, et si belle même, lui disaient ses parents, qu’elle aurait pu jouer, si elle l’eut voulu, dans une série policière allemande.
Après maintes discussions et tout autant de sacrifices, puisque Victoire avait de manière plus qu’admirable développé quelque disposition à l’étude, il fut un jour décidé de l’envoyer à la ville comme l’on envoyait autrefois quelque enfant au couvent, afin qu’elle y poursuive ce que ses parents appelaient fièrement un cursus, bien qu’ils ne parvinrent jamais à s’expliquer exactement quelles études leur fille suivait. Ainsi leur œil profane, inculte et élogieux, se réjouissait tant ils voyaient là un avenir qui leur avait été interdit, et qui revint comme une virgule dans les conversations de voisinage. L’ascenseur social marchait, la petite, qui n’en était bientôt plus une, faisait des études. Et l’on s’émerveillait avec un petit soupir aigre-doux.
Victoire ne revint pas plus de trois fois passer une nuit maussade dans sa chambre nue d’adolescente, que sa mère prenait soin chaque semaine de dépoussiérer, nostalgique des treize ans de sa benjamine. Elle avait accroché une carte dans le salon, et montrait à chacun de ses invités dans quelle ville sa fille étudiait. Elle ne savait situer que celle-ci, la leur, et la capitale, que, parait-il, sa fille avait vue. Ainsi, ses parents, qui avaient fini par ne plus espérer de nouvelles de Victoire – elle étudiait, disaient-ils aux voisins – louaient pour elle un petit appartement dans le centre de la vieille ville, qu’ils n’avaient eux-mêmes visité que le jour de l’emménagement, et qu’ils avaient quitté comme ils quittent là notre histoire, discrètement, sans oser un mot si ce n’est un timide souhait de bonne chance, en s’effaçant, conscient que leur fille fût l’éclair, eux le nuage gris, et que leur rôle était alors de s’estomper, de disparaître, avec humilité.
À suivre.