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CHAPITRE DEUXIEME

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Lorsque la mère de Victoire partait passer un coup de balai chez d’autres vieux qui ne souhaitaient pas voir leur maison devenir aussi sale que celle dans laquelle elle le laissait, et que son père s’en allait tordre du métal à l’usine, c’est chez Andrée et son labrador que Victoire allait s’ennuyer en sortant de l’école, tout comme sa sœur et son frère y étaient allés avant elle.

Andrée vivait seule dans un petit appartement de la quatrième barre d’immeubles de la ville voisine. Elle ne s’était jamais séparée ni de son gros labrador noir, ni de son mari, qui lui-même ne s’était plus séparé de sa bouteille à oxygène depuis ce jour où, semble t-il, on lui avait joué ce mauvais tour que de la lui coller là. Des tuyaux s’enfonçaient dans ses narines, et lui donnaient un air de cadavre, et Victoire s’était longtemps rappelée en frissonnant de ce jour où le vieux l’avait embrassé, quand par-dessus son épaule elle avait vu tous leurs piafs battre de l’aile en un seul mouvement, en un cri. Le vieillard avait un beau jour fini par mourir, après avoir assuré à qui voulait l’entendre que c’était de toutes manières la dernière chose qu’il lui restait à faire, que rien ne le retenait plus. La santé d’Andrée s’était alors dégradée; elle avait du, quelques mois plus tôt, filer un sou à l’un de ses voisins, un gros petit garçon qui louchait, pour qu’il lui ramenât un caddie du supermarché, et qui lui faisait désormais office de déambulateur. Pour tromper l’ennui, comme le lui avait conseillé le gendre de sa voisine de palier, qui était de confiance dans les affaires de ce goût là puisqu’il était pharmacien, Andrée gardait quelques enfants.

Un calendrier de la poste, où deux petits chats se chamaillent; une horloge cassée; de vieux emballages qu’elle semblait collectionner pour une raison inconnue; un nombre incalculable de bons de réduction qu’elle accumulait depuis tant d’années que la plupart devaient déjà être expirés; et des centaines de grilles de mots croisés découpées dans les magazines gratuits. Une vieille photo crènelée d’un paysage de bord de mer, grisâtre, punaisée sur la porte; une mangeoire sur un vieux buffet; ses joues creuses, et sa bouche édentée. Victoire, et nombre d’entre les enfants de son âge auraient eu la même réaction, en était venue, peu à peu, à détester les mots croisés, les calendriers de la poste, et les vieilles femmes édentées.

Le silence était parfois brisé par la toux de la vieille dame, qui fumait malgré son âge et inlassablement une éternelle gitane, les grésillements d’une vieille radio, ou le caquètement maladif de ses oiseaux, sans que jamais rien ne vienne apporter l’once d’une lueur d’intérêt aux yeux avides de Victoire. Elle tournait en rond, lisait de mauvais romans que de mauvais conseil une incertaine connaissance lui avait prêté, et méditait sottement jusqu’à ce que l’on vienne la chercher. Victoire avait gardé de ses longues méditations une vive rancœur à l’égard des campagnes et des vieux, son dégoût de l’odeur des mangeoires et son goût du tabac, son air condescendant, ses manières hautaines, et son habitude au dédain.

Sa mère, chaque soir, venait la chercher aux entours de dix-neuf heures. Elles roulaient une vingtaine de minutes, peut-être moins, puis arrivaient à la maison où Victoire vivait depuis sa naissance. Il en était ainsi chaque jour de la semaine depuis des temps qui lui étaient immémoriaux. Le samedi venu, ils regardaient des séries françaises, puis des émissions de variété, comme il se devait. Le dimanche arrivait, réglé par les séries allemandes, le matin, et américaines, en début d’après-midi, puis les divertissements, en fin d’après-midi, le journal télévisé, à dîner, et, enfin, le soir, le film du dimanche soir. Lundi, recommençait la valse du programme-télé et des mots croisés. Ainsi va la vie des pauvres gens des campagnes, dit-on parfois de ces pauvres gens-là, lorsque l’on est de la ville, et que l’on a le câble.

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