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CHAPITRE QUATRIEME

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Janvier habitait avec ses parents une barre d’immeubles délabrée du même lotissement que la vieille Andrée. Le père était un de ces hommes qui sont de bons collègues, de bons amis, de bons voisins, mais de mauvais maris et de mauvais pères. Il avait, vingt ans plus tôt, entamé une carrière de bouliste amateur, que la naissance de Janvier était venue interrompre, ce dont il lui tenait parfois rigueur. De cette période, qui fut dans son esprit la plus glorieuse qu’il eût de sa vie, il gardait une médaille d’un tournoi qu’il avait remporté, médaille qu’il conservait soigneusement. Il la portait fièrement pour les grandes occasions, mariages et enterrements, comme d’autres portent une légion d’honneur. Il ne partageait avec son fils que sa table et la pétanque. La mère, elle, n’était mère que d’avoir enfanté, du reste plus hôte que mère.

Cette mère était douze heures par semaine la secrétaire de monsieur le maire, et le père travaillait à la voirie pour nourrir fièrement sa petite famille. Il n’avait de relation que le repas du soir, qu’ils tenaient en véritable institution, et qui, toujours, suivait le même déroulement, monotone et assassin: la mère de Janvier sortait de la cuisine, un autocuiseur entre les mains, le posait au centre de la table, et la fumée qui s’échappait du plat se propageait dans la salle à manger. De la buée dessinait de petits nuages sur la fenêtre. Elle s’essuyait les mains, remplissait les trois assiettes en silence. Le père ne bougeait pas. Il restait tourné vers le téléviseur, donnant à Janvier, de temps à autres un léger coup de coude, comme le ferait un gamin pour montrer un avion à l’un de ses amis, et tendait son doigt vers le téléviseur, ou se déroulait quelque incroyable spectacle.

Un jour, c’était un lundi de mars, ç’avait été un toréador, qui enfonçait de longues piques dans le dos d’un taureau s’effondrant au sol, dans un nuage de poussière. Il avait semblé ébahi, s’émerveillant du spectacle. Ses yeux s’étaient écarquillés. Ah ! Au milieu de son arène, l’homme au regard fier et au menton haut semblait narguer la bête qu’il mettait à mort, et s’enorgueillissait du haut de tout son prestige sous son costume d’or, de rouge, et de noir, dont les franges éclatantes volaient au vent.

Jamais il ne se passait rien d’autre. Rien. Le bœuf fumait, le temps passait. À peine plus. De la buée dessinait de petits nuages sur la fenêtre; le père ne bougeait pas, tourné vers le téléviseur; la famille, consciencieusement, terminait son repas, puis la mère ne se levait de table que pour débarrasser les assiettes et s’atteler à la vaisselle. Le père se resservait un verre et, sentencieusement, délivrait ses leçons, levant un index docte. Le lundi, la mère achetait un paquet de tabac, puis, durant toute la soirée, se confectionnait des cigarettes avec un petit appareil en argent qu’elle avait hérité de son frère aîné.

Dès qu’il le pouvait, Janvier allait s’enfermer aux toilettes pour attendre, simplement, que le temps passe, attendre, silencieusement. Il s’allumait parfois discrètement une cigarette qu’il volait à sa mère. Dans le salon, seul le téléviseur semblait alors encore vivre. Quelque applaudissement vrombissait dans l’arène.

Entre la gare de campagne et la bouteille de vin, le téléviseur et le bœuf bourguignon, la ville voisine et le prix de l’essence, ne reste souvent plus guère de place pour une conversation.

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