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CHAPITRE SIXIEME
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Janvier arriva en ville un premier février; il fuguait pour la seconde fois. Une pluie fine et dense l’accueillit lorsqu’il sortit de la gare, le temps était gris, le ciel, lourd, grondait. Son cœur faillit le lâcher.
Il n’eut pas de mal à trouver un abri. Un étudiant en droit, qu’il avait côtoyé au collège, un Matthieu, l’hébergea deux semaines, au terme desquelles il lui présenta une étudiante en géographie, une Lorraine; celle-ci fît bon usage de ses connaissances, et, puisque Janvier lui était sympathique, lui trouva l’endroit idéal où loger: une association locale avait réquisitionné un vieux bâtiment, qu’elle retapait, dans l’espoir de reloger une dizaine de sans-abris. Janvier prit part aux travaux, se réservant une petite chambre où dormir une fois ceux-ci terminés.
Il fut encore quelques temps hébergé, ça et là, puis enfin les travaux furent assez avancés, ce qui prit du temps car on le fit clandestinement, pour que l’on puisse emménager. Janvier déménagea une dernière fois ses maigres affaires, puis s’installa au premier étage de la vieille bâtisse.
Il coula des jours heureux, quelques mois, s’en allant ramasser de temps à autres quelque vieil objet traînant dans le voisinage, que quelque ouvrier venait réparer sur son temps libre; le samedi, les vieux du voisinage venaient ainsi acheter des bêches, tapis, breloques et bibelots, à moindre frais. Lorraine récupérait quelques fruits et légumes gâtés mais comestibles à la fin des marchés, les mercredis et les samedis, et venait les cuisiner ici. Quelques bonnes âmes vidaient leurs poches dans un bocal, sur le porche, que l’on relevait une fois par semaine, et que l’on ne surveillait jamais. Plus pauvre que pauvre ne craint plus d’être volé.
Janvier était de tous les résidents le plus jeune, et le plus sain. Peu importe l’âge qu’il avait alors, il s’accordait à celui que les autres lui donnaient. Ainsi, il était le garant des vieux clochards et des pauvres fous. Ses responsabilités le vieillissaient. Il s’accommodait de son rôle, surveillait les sanitaires et l’hygiène des occupants, pauvres bougres ruinés par la rue, distribuait les couvertures, réglait les conflits, cuisinait, et gérait à son échelle les quelques dons qui étaient faits à la structure.
Mais ce genre de lieu n’est jamais que l’histoire de quelques mois.
Par un subtil jeu de dates que Janvier ne comprit vraiment jamais, une maison de ce genre, que l’on occupe de cette manière, n’a de chance d’être viable que près de sept ou huit mois. Un an, c’est un miracle. Plus, c’est de la politique. Janvier n’entendait rien aux miracles, ni à la politique; il n’avait saisi que l’essentiel: l’ordre des mois. A la mi-mars, la trêve hivernale prenait fin, ce qui signifiait qu’ils seraient chassés, puisqu’à la mi-mars, semble t-il que de dormir dehors n’est plus si grave. La loi dit mi-mars, s’imaginant peut-être que le temps obéit. A défaut, la police le fait, puisque l’ordre parfois nécessite la force.
Le quatre février, soit à peine un peu plus d’un an après que Janvier arriva en ville, la mairie décida de l’expulsion. En quelques heures, on bétonna les fenêtres et le porche de la vieille maison, les occupants furent chassés, se dispersant entre une vieille baraque jusque là délaissée, que l’on appelait le quarante-cinq, et qui devait partir en cendres un peu plus tard; et centre d’accueil qui trouva pour deux d’entre eux un poste de jardinier dans une petite ville voisine. Un autre fut jugé pour outrage, et condamné à une lourde amende, ce qui le fit rire.
Un autre, Grand-Marc, mourût dans la semaine.
A suivre, peut-être un jour en librairies.
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